Si j’ai choisi de vous présenter ce jour « La Dentelle du Puy », c’est que cette passion vient de mon enfance, lorsque je passais mes vacances d’été à Bessamorel et que ma grand’mère maternelle, installée devant sa maison, à l’ombre d’un hêtre, un petit banc sous les pieds et un carreau sur les genoux « dentelait » tout le jour pour une « leveuse » de Retournac. Elle entreprit de m’initier à cet art délicat, voire difficile, qui, de nos jours, a repris « force et vigueur » avec l’apparition de fils de couleur et la composition de sujets artistiques comme des fleurs, des oiseaux, des papillons, des napperons colorés, etc…
Faire « sauter sur le carreau » les fuseaux de bois, patinés par les mains et le temps, c’est faire revivre des gestes du passé. C’est aussi créer. Créer un réseau arachnéen fait de points, variés à l’infini. Voir naître sur son carreau ce ruban délicat, blanc ou coloré, qui fut longtemps le gagne-pain de nos paysannes d’Auvergne ou des ouvrières des ateliers et qui est aujourd’hui, pour tous les âges, loisir et plaisir.
Georges Dubouchet, fondateur et conservateur du Musée d’Art Populaire de St-Didier-en-Velay, va éditer en juin prochain un ouvrage remarquable de 500 pages et des centaines de photographies sur la dentelle dont le titre sera « Les fées aux doigts magiques ».
Ce jour, je vous parlerai donc de la Dentelle du Puy, son historique, son actualité, le matériel utilisé et les points exécutés
Je voudrais d’abord vous dire que la dentelle, véritable miracle de fils, résulte du génie inventif d’un artiste, conjugué à l’intelligence, à la compréhension et à la dextérité manuelle d’une dentellière.
Mais en voici l’historique :
Les origines précises de la dentelle du Puy sont un peu floues. Cependant, au Moyen-Age, le Puy-en-Velay fut le point de départ d’un « Chemin de St-Jacques » parmi les hauts-lieux de pèlerinage du monde chrétien. Les Jubilés, cérémonies religieuses célébrées chaque fois que la fête de l’Annonciation coïncide avec le vendredi-saint, attiraient au Puy des foules considérables et de nombreux marchands et colporteurs. Ce sont ces derniers qui introduisirent la dentelle en Velay. La légende veut que la dentelle aux fuseaux ait pris naissance au Puy, sous les doigts d’une jeune brodeuse à l’occasion du Jubilé de l’année 1407. Au départ, on l’appela en patois « pouinta », c’est-à-dire « pointe ou dentelure ».
Sous le règne d’Henri III, le goût des fanfreluches assure un fort succès à la dentelle qui est partout : aux cols, manchettes, gants, hauts de chausses, bottes, pièces d’ameublement et jusque dans les carosses.
Mais l’abus devint tel que Louis XIII promulgua des édits réglementant l’usage de la dentelle. La publication de cet arrêt dans les rues du Puy frappa de consternation les dentellières…
Mais, un Jésuite, le père Jean-François Régis des Plats intervint pour rapporter ces édits et ouvrir à la dentelle du Puy des débouchés vers l’Espagne et l’Amérique du Sud. En reconnaissance, les dentellières ont élu comme leur St-Patron le père François-Régis.
Une autre date importante à retenir dans l’histoire de la dentelle du Puy est celle de 1665. En effet, cette année-là fut fondée au Puy l’institution des Dames de l’Instruction, plus connues en Velay sous le nom de « Béates ». C’est à leur école que les dentellières apprenaient à réaliser des ouvrages de bon profit et de qualité.
Cependant, la dentelle se mit à péricliter. Ce fut l’intervention de Colbert qui, en ouvrant la dentelle à l’exportation (Espagne, Allemagne, Amérique du Sud) lui redonna un nouvel essor et un caractère plus artistique.
Le commerce de la dentelle était en pleine prospérité quand éclata la Révolution. Mais , à Paris, lors de l’exposition industrielle de 1802, la valeur et les possibilités de la dentelle du Puy furent révélées et une émulation favorable se créa.
La première école pratique de dentelle fut installée au Puy en 1838 et une école de dessin dentellier en 1858. L’essor fut exceptionnel jusqu’en 1870. Mais, les incidences de la guerre contribuèrent à la dégradation du commerce de la dentelle qui ne cessa de s’amplifier jusqu’à la fin du siècle.
Nous arrivons au XXe siècle. Jules Ferry, en faisant voter la loi sur l’enseignement primaire qui mettait en place des institutions laïques, donna un coup de grâce à la dentelle. En 1900 le marasme était total.
Mais, en 1903, Mr Vigouroux, député de la Haute-Loire , obtient du Parlement le vote d’une loi organisant (je cite) : « l’apprentissage professionnel de la dentelle à la main dans les écoles primaires de filles et dans les écoles normales d’institutrices ». Donc, en 1910, fut fondée au Puy l’école de (je cite encore) : « la dentelle au foyer ». Mais encore, pendant la guerre de 1914-18, les femmes seules délaissèrent leurs carreaux. Après la guerre, avec l’apparition du métier mécanique (production rapide et en grande quantité), nouveau déclin de la dentelle à la main défavorisée par l’appât du gain.
Il fallut attendre la création, en 1942, du « Conservatoire de la Dentelle » dirigé par l’artiste-peintre Johannès Chaleyé, pour voir enfin se réaliser l’apprentissage de la dentelle et du dessin dentellier qui, hélas, s’arrêta à sa mort en 1960. C’est lui-même qui disait : (je cite) : « Un ouvrage de dentelle à la main n’est pas beau parce qu’il se fait à la main, il le devient quand se conjuguent pour l’indispensable but commun l’esprit qui crée, la main qui exécute ; l’artiste amoureux de la forme, l’ouvrière soucieuse de la forme, l’ouvrière soucieuse de la réalisation. Alors, seulement, la dentelle à la main s’élève au-dessus du produit ordinaire, pour atteindre le niveau de l’œuvre d’art ».
Nous arrivons, enfin, à notre époque.
En 1976, le Président Valéry Giscard d’Estaing, préoccupé par les difficultés que rencontrent les métiers d’art, éléments importants du patrimoine national, arrête un ensemble de mesures susceptibles d’en assurer la sauvegarde et la promotion. C’est alors qu’une Toulousaine arrivée au Puy Mme Mick FOURISCOT crée un Atelier Conservatoire National de la Dentelle du Puy, dans le but de conserver un art et une technique en voie de disparition et de permettre une production de grande qualité. En 1978, un CAP de dentelles aux fuseaux (le seul au monde) est créé avec une formation dispensée alors par les professionnels de l’atelier conservatoire et en 2005 sont organisées les premières réunions de travail nécessaires à la création d’un Brevet des Métiers d’art sur deux ans où est intégré le dessin et la mise en carte.
Cet Atelier National (que j’ai visité récemment sur les conseils d’un F.°. de « Lumière Vellave »), est installé au Puy dans le secteur de l’Eglise St-Laurent. Il est rattaché à l’administration générale du Mobilier National, sous tutelle du Ministère de la Culture. Il est chargé de maintenir les techniques de la dentelle aux fuseaux : mise en carte, dentelle proprement dite, finition et montage. Il réalise des pièces de grande qualité artistique sur des modèles contemporains : nappes, serviettes, mouchoirs, napperons, draps, etc… qui entrent dans les collections du Mobilier National. Ces pièces sont présentées au public lors d’expositions dans l’Atelier ou dans des expositions en France et à l’étranger. Cet Atelier est unique en France pour le travail avec des fuseaux, il en existe un autre à Alençon mais ce sont des dentelles exécutées à l’aiguille.
Outre cet Atelier National, il existe actuellement dans le département de la Haute-Loire un certain nombre d’ateliers répartis dans plusieurs localités et qui, sous la conduite d’une monitrice expérimentée, initient les profanes à cette technique compliquée et fort difficile que constitue la dentelle du Puy.
Le premier de ces ateliers ou clubs est situé au Centre d’Enseignement de la dentelle au fuseau, 42 rue Raphaël au Puy. C’est une association loi 1901. Il possède également une boutique « De fil en fuseau » qui permet d’acheter le matériel dentellier nécessaire (fils, fuseaux, carreaux) et de nombreux ouvrages sur la dentelle Depuis 35 ans, il accueille des élèves de tous âges et de tous horizons. Dans ce Centre, la dentelle du Puy garde le haut du pavé et on perpétue cet art en permanente évolution.
Ce centre a élaboré une méthode logique qui permet à chacun de progresser selon son rythme, sous la conduite d’une formatrice titulaire du CAP « Arts de la Dentelle ». Dans la cité ponote, 225 heures de formation sont dispensées par une dizaine de personnes et une dizaine d’enfants de 7 à 17 ans suivent les 450 heures de cours divisés sur tous les mercredi après-midi de l’année. Il dispense également des cours sur Yssingeaux, Brives-Charensac, St-Julien-Chapteuil, le Monastier-sur-Gazeille. Il n’y a qu’un seul inconvénient : les cours sont très onéreux. Les cours dispensés à l’année coûtent trois fois plus cher que ceux organisés par le Musée de la Dentelle de Retournac, dont le Directeur fut (il n’y encore pas très longtemps) notre F.°. Bruno Ithier et son assistante notre S.°. Dominique Sallanon. C’est ce Musée qui organise des cours dispensés une demi-journée par semaine par Catherine Guilhermet dans différentes localités de la Hte-Loire : entre autres : Le Chambon sur Lignon, Lapte, St-Maurice-de-Lignon, Blavozy. C’est dans cette localité que je vais tous les mardi pour me perfectionner. L’enseignement est progressif et personnalisé, il s’adapte à la rapidité et à la compréhension de chacun. Il permet également de prendre un stagiaire à n’importe quel degré et de le faire progresser. Les travaux effectués durant le stage deviennent la propriété des stagiaires ainsi que les cartons effectués..
Parce que la dentelle est vivante, contrairement à ce que l’on entend souvent, le Centre d’Enseignement de la Dentelle ne manque pas de projets. Il participe chaque année à la Nuit des Musées qui a eu lieu hier, au Puy mais aussi à Retournac au Musée où une trentaine de dentellières font «couvige », comme autrefois, de 22 h à minuit, à la lueur des bougies et des boules de veillées. Le Centre socio-culturel de Blavozy organise également, chaque année en octobre, un grand couvige international comportant l’exposition de dentelles ou de matériel auquel participent non seulement la France , mais aussi des pays comme la Belgique , la Hollande , l’Espagne ou la Suède. Il aura lieu cette année les 9 et 10 octobre et deux thèmes seront à l’ordre du jour : « La dentelle s’inspire des balcons et portes en fer forgés » et « Dentelles et filles de joie » Et, puisque la dentelle du Puy s’exporte dans le monde entier, les Emirats arabes vont certainement bientôt commander des « strings en dentelle » pour leurs épouses portant la burqua, ce string dentellier sera, bien évidemment, visible seulement dans la chambre sous l’œil du maître des lieux. Mais ceci est peut-être un fantasme ?
Pour être initié à l’art de la dentelle du Puy, il faut acquérir un petit matériel et des fournitures qui se composent de :
un carreau à blocs amovibles constitué par une plaque de polystyrène reposant sur une plaque de contreplaqué, ce qui évite, comme autrefois sur les anciens carreaux, d’arracher les épingles pour les repositionner lorsque l’on arrive à un angle ou une courbe. | |
des fuseaux en bois : baguettes autour desquelles on enroule le fil de différentes grosseur en lin ou en coton. | |
des épingles de différentes tailles en laiton nickelé ou en acier, fines ou à tête de verre ou de plastique | |
des pelotes à épingles | |
des cartons déjà imprimés avec le motif à réaliser. | |
des cale-fuseaux lorque l’on interrompt le travail | |
une bobineuse pour fuseaux | |
un crochet pour relier la dentelle | |
un arrache-épingles et un enfonce-épingles |
Au Puy, on travaille surtout la dentelle dite de « Cluny », qui est une dentelle sans fond dont les motifs sont reliés les uns aux autres par des brides ou cordes de 2 fils tordus ensemble ou de 4 fils tressés. Elle est composée de :
le point d’esprit qui a la forme d’un pétale, ovale parfait se rétrécissant dans ses extrémités. Il est la résultante de l’utilisation de 4 fuseaux, le 4è allant et venant en tissant sur les 3 autres. C’est mon point préféré, car je travaille toujours le point d’esprit avec « une pointe d’esprit ». Pour différencier la dentelle mécanique de la dentelle aux fuseaux, il faut observer « le point d’esprit » qui n’a jamais la forme parfaite donnée par la main. La mécanique lui donne une forme plus allongée et plus droite. | |
La grille et mat | |
Le fonds mariage | |
La coquille | |
La corde à picots | |
L’araignée ou grain d’orge : croisement décoratif de 4 à 12 fuseaux | |
Le point russe. |
Assez de détails techniques, je voudrais maintenant évoquer les échoppes dentellières qui fleurissent dans le vieux Puy et captivent le touriste. Dans la rue, le touriste marque le pas, curieux de cette tradition perpétuée. Celle de la valse des fuseaux, des précieuses dentelles et des épingles multicolores. Ces démonstrations font replonger Le Puy dans son histoire, époque glorieuse de la dentelle qui a fait sa renommée dans tout l’hexagone et au-delà.
Un dentellier (les hommes sont rares à travailler la dentelle) d’une boutique au pied des escaliers de la cathédrale du Puy m’a dit que la pratique de la dentelle « lutterait contre la maladie d’Alzeimer, car elle demande beaucoup de concentration, de réflexion et fait appel très souvent à la mémoire pour exécuter les passages de 4, 6, 8, voire 12 fuseaux. Parfois, il faut défaire ce que l’on a exécuté pendant une demi-heure ou plus car l’on a oublié ce que l’on appelle « une passée à cheval » ou laissé en rade deux fuseaux qui manquent. Donc, les neurones doivent rentrer en action souvent, voire créer de nouvelles connexions. Alors, me disait ce dentellier, va-t-on créer des cours de dentelle dans les Maisons de Retraites ?
Robert Sabatier de l’Académie Goncourt a pu dire : « je crois que l’art, que la culture, que la civilisation véritables, c’est cela la dentelle. Adieu mes bonnes mères dentellières d’autrefois ; Salut, jeunes dentellières d’aujourd’hui qui portez l’espoir qui luit, comme disait Verlaine « comme un brin de paille dans l’étable ».
En conclusion, la dentelle du Puy est-ce une thérapie comme parfois en F.°. Maçonnerie ? On y trouve ce que l’on est venu y chercher. On travaille « ici et maintenant » en se concentrant. En dentelle, comme en Franc-Maçonnerie, il faut savoir « se remettre en cause » pour progresser.
Pour moi, l’important, en ce qui concerne la dentelle, c’est de faire (de la dentelle bien sûr), en savoir bien faire, et le faire savoir. Patience et habileté… peut-être ! Passion… sûrement ! Beauté… sans aucun doute !